Le papier a un sens, et votre verso se voit au recto

Le papier a un sens, et votre verso se voit au recto

Une soumission d’impression vous donne un format, une quantité, un nombre de couleurs, un grammage et un fini. Cinq informations, et elles ne disent rien des deux propriétés qui décident le plus souvent si l’imprimé fonctionne ou non.

La première est la direction des fibres, qu’on appelle le sens du fil. La deuxième est l’opacité, c’est-à-dire la capacité du papier à ne pas laisser voir ce qui est imprimé de l’autre côté.

Ces deux propriétés n’apparaissent presque jamais dans une discussion entre un client et son fournisseur. Elles expliquent pourtant la brochure dont le pli est fendu, le dépliant qui s’enroule sur lui-même dans le présentoir, et le catalogue dont les photos du verso viennent salir le texte du recto.

Ce que ce guide ne refait pas

Le blogue traite déjà, et en détail, plusieurs sujets voisins qui ne sont pas repris ici.

Le grammage et les types de papier couvre ce qu’est le grammage, le choix entre mat, lustré et satiné, les familles de papier, la perception de marque et l’arbitrage entre coût et qualité. Les types de pliage couvrent le pli simple, le trois volets, l’accordéon, le portefeuille et le livret agrafé. Le choix entre CMJN et RVB traite le comportement des couleurs à l’impression. Le fichier prêt pour l’impression traite le fond perdu, les marges et la résolution.

Rien de tout cela n’est répété ci-dessous. Ce guide porte uniquement sur deux propriétés physiques du papier que vous ne choisissez pas aujourd’hui parce que personne ne vous a dit qu’elles existaient.

1. Le papier a une direction, et elle est fixée à la fabrication

Le papier n’est pas une matière homogène. Il est fabriqué sur une machine qui fait circuler une pâte très diluée à grande vitesse, et pendant ce trajet les fibres s’alignent majoritairement dans le sens de la marche.

Le résultat est une feuille qui n’a pas les mêmes propriétés dans les deux directions. Le glossaire des termes du papier de Domtar, fabricant papetier canadien, définit les deux cas ainsi : le sens machine sur longueur décrit « une feuille de papier dans laquelle les fibres sont alignées parallèlement au bord long », et le sens travers décrit « une feuille de papier dans laquelle les fibres sont alignées parallèlement au bord court ».

Concrètement, prenez une feuille de papier ordinaire et tentez de la déchirer dans un sens, puis dans l’autre. Dans un sens, la déchirure part droit, presque proprement. Dans l’autre, elle serpente. Vous venez de trouver le sens du fil, et vous venez de voir que le papier se comporte différemment selon la direction.

2. Ce que le sens du fil décide dans un imprimé réel

Trois conséquences, toutes visibles à l’œil nu par votre client.

Le pli. Un pli parallèle au sens des fibres se fait proprement, parce que les fibres se couchent le long de la pliure. Un pli perpendiculaire aux fibres les casse, ce qui produit une pliure irrégulière et, sur les papiers les plus épais ou les plus couchés, une ligne blanche fendillée au sommet du pli. Sur un dépliant à trois volets imprimé avec un aplat de couleur foncée sur le pli, cette ligne blanche est la première chose qu’on voit.

La tenue. Une page tient debout dans le sens des fibres et s’affaisse dans l’autre. C’est ce qui distingue un dépliant qui se présente bien dans un présentoir de comptoir d’un dépliant qui se courbe vers l’avant au bout de deux jours. Même papier, même grammage, deux découpes différentes dans la feuille d’impression.

Le livret. Dans un cahier, les fibres doivent être parallèles au dos. Quand elles ne le sont pas, les pages ont tendance à s’ouvrir en éventail plutôt qu’à rester alignées, et le livret ne se referme jamais tout à fait à plat.

Il y a une quatrième conséquence, moins visible mais coûteuse : le papier absorbe l’humidité de l’air et se dilate davantage en travers des fibres qu’en longueur. Un imprimé stocké dans un entrepôt humide puis livré en hiver dans un local chauffé ne bouge donc pas de la même façon selon la façon dont il a été découpé.

3. L’opacité, ou pourquoi votre verso se voit au recto

L’autre propriété absente des discussions est l’opacité. Domtar la définit comme « l’état d’un papier qui ne se laisse pas traverser par la lumière et propriété qui fait que les objets ou les caractères ne peuvent être vus à travers la feuille ».

Le mot important est « caractères ». On ne parle pas ici d’un papier transparent au sens du calque. On parle du fait qu’un texte imprimé au verso reste faiblement perceptible au recto, ce qui produit un fond gris irrégulier derrière votre propre texte.

L’effet est faible page par page, et c’est exactement ce qui le rend traître. Personne ne regarde une épreuve et ne dit que le papier manque d’opacité. On dit simplement que le document a l’air un peu sale, un peu vieux, un peu bon marché, sans savoir pourquoi.

Deux situations le déclenchent presque toujours dans un imprimé d’entreprise.

La première est le catalogue et la brochure paginée, où chaque page a un verso imprimé, souvent avec des photos. La seconde est l’imprimé administratif à faible grammage, la circulaire, le feuillet d’information, la fiche technique, où le budget pousse naturellement vers le papier le plus mince disponible.

4. Ce qui aggrave la transparence, et ce qui la masque

L’opacité est une propriété du papier, mais ce que vous imprimez dessus change beaucoup la perception du problème. Trois décisions de conception, gratuites, font la différence.

Faites coïncider les blocs. Le pire cas est un bloc de texte au recto décalé par rapport à un bloc de texte au verso. Les lignes du verso apparaissent alors entre les lignes du recto, ce qui crée un effet de grisaille désordonnée. Quand les deux faces partagent la même grille et que les lignes se superposent, l’œil ne distingue plus rien.

Méfiez-vous de l’aplat au verso. Un aplat de couleur foncée qui couvre toute une page se voit systématiquement de l’autre côté. Si votre mise en page prévoit une page de couleur pleine, la page qui lui fait dos ne devrait pas porter un texte long en petits caractères.

Le fond blanc n’est pas neutre. Une page entièrement blanche au recto est la surface la moins pardonnante pour la transparence, parce qu’il n’y a rien pour distraire l’œil. Une page qui porte déjà une image ou une couleur pardonne beaucoup plus.

Ces trois arbitrages appartiennent à la mise en page et se décident avant le choix du papier, ce qui les rend d’autant plus intéressants : ils ne coûtent rien.

5. Comment le demander, en trois phrases

Vous n’avez pas besoin de devenir papetier. Vous avez besoin de trois phrases dans un courriel, et elles suffisent à écarter la quasi-totalité des problèmes décrits ci-dessus.

La première : dites au fournisseur ce que l’imprimé va subir. Ce document sera plié en trois. Ce catalogue sera relié. Ce feuillet restera debout dans un présentoir pendant deux mois. C’est cette information, et non un vocabulaire technique, qui permet à l’imprimeur de choisir le sens de découpe correct.

La deuxième : demandez explicitement que le sens du fil soit adapté au pli et à la reliure prévus. La formulation suffit, la décision technique lui revient.

La troisième : quand l’imprimé est recto verso et paginé, demandez à voir une épreuve sur le papier retenu, et regardez-la par-dessus une surface blanche, à la lumière du jour. C’est le seul test qui vous dira ce que votre client verra. L’épreuve fait déjà partie du processus normal du bon à tirer, il suffit de savoir quoi y regarder.

Une note d’honnêteté pour finir. Ce guide ne donne volontairement aucun chiffre, ni seuil de grammage à partir duquel un rainage devient nécessaire, ni pourcentage d’opacité à exiger. Ces valeurs varient d’un papier à l’autre et d’un procédé à l’autre, aucune norme universelle n’a pu être vérifiée à une source primaire au moment d’écrire ce texte, et un chiffre inventé serait plus nuisible qu’utile. Votre imprimeur, lui, connaît les valeurs de son propre stock.

Concevoir en tenant compte du papier

La plupart des imprimés ratés ne le sont pas à cause du design. Ils le sont parce qu’une décision matérielle a été prise par défaut, sans que personne ne la formule.

Nous concevons vos brochures, catalogues, dépliants et affiches en tenant compte du support dès la mise en page, et nous préparons les fichiers en conséquence. Parlons de votre projet et de ce que votre imprimé aura à subir.

FAQ

Comment savoir dans quel sens est mon papier ?

Deux tests domestiques donnent la réponse en dix secondes. Déchirez une feuille dans les deux directions : la déchirure droite suit le sens des fibres, la déchirure qui serpente le traverse. Ou pliez-la légèrement dans les deux sens sans marquer le pli : elle se courbe plus souplement dans le sens du fil. Sur une rame de papier, l’information figure parfois sur l’emballage.

Est-ce que le sens du fil compte pour une carte d’affaires ?

Beaucoup moins, parce qu’une carte n’est ni pliée ni reliée. Il compte en revanche pour tout ce qui se plie ou se relie, donc le dépliant, la brochure, le catalogue, la pochette et la carte de vœux. C’est la présence d’un pli qui rend la question importante, pas l’épaisseur du carton.

L’opacité et le grammage, est-ce la même chose ?

Non, et c’est l’erreur la plus courante. Le grammage est une masse par unité de surface, l’opacité est un comportement optique. Deux papiers de même grammage peuvent avoir des opacités nettement différentes selon leur composition et leur traitement. Un papier plus épais est généralement plus opaque, mais ce n’est pas une règle sur laquelle s’appuyer sans vérifier.

Puis-je corriger un problème de transparence après l’impression ?

Non. C’est une propriété du support, elle est fixée au moment où le papier est choisi. C’est précisément pour cette raison que l’épreuve sur le papier réel a de la valeur : c’est le dernier moment où la décision peut encore changer.

Dois-je parler de tout ça à mon imprimeur ?

Vous n’avez pas à employer ce vocabulaire. Dites-lui ce que le document va subir, en langage courant, et demandez que le sens du fil soit adapté au pli et à la reliure. Un imprimeur sérieux prendra la bonne décision à partir de là, et la question elle-même montre que le sujet a été pensé.