Ce qui disparaît au tirage : le trait trop fin et le texte en réserve

Il y a une catégorie d’erreurs d’impression qui ne se voient jamais à l’écran, jamais sur l’épreuve laser du bureau, et parfois même pas sur la première feuille sortie de presse. Elles se voient sur la deux centième.

À retenir

  • Évitez le réglage d’épaisseur filet maigre, ou hairline : c’est le piège le plus ancien et le plus courant du métier.
  • Un texte blanc sur fond foncé doit être composé plus gros, plus gras et plus interlettré que le même texte en positif.
  • Si votre logo a un contour très fin, préparez une déclinaison aux traits épaissis pour les petites tailles et les procédés exigeants.

Ce sont les éléments trop fins pour que la presse les tienne. Un filet de séparation, un contour de logo, un liseré autour d’un encadré, une mention légère sous un titre, un texte blanc posé dans un aplat foncé. Sur votre écran, tout cela est net, parce qu’un écran affiche une ligne de un pixel aussi facilement qu’une ligne de vingt. Sur une presse, une ligne n’existe que si elle est assez large pour retenir de l’encre.

Ce que cet article ne traite pas

Il ne s’agit pas ici de couleur. La question du passage de l’écran à l’encre, du mode colorimétrique et de ce que devient une teinte vive une fois imprimée est traitée en entier dans l’article sur le CMJN et le RVB, et rien n’en est repris. La préparation matérielle du fichier, fond perdu, marges de sécurité, résolution et format à fournir, appartient à l’article sur le fichier prêt pour l’impression.

Ce texte traite une seule chose : les éléments que votre maquette contient et que le tirage ne rendra pas, parce qu’ils sont plus fins que ce que le procédé peut tenir.

Le mot « filet » ne veut rien dire pour une presse

Dans un logiciel de mise en page, il existe un réglage d’épaisseur nommé « filet maigre », parfois traduit par « hairline ». C’est le piège le plus ancien et le plus courant du métier.

Ce réglage ne fixe aucune épaisseur. Il demande à l’appareil de sortie de tracer la ligne la plus fine dont il est capable. Sur une imprimante de bureau à faible résolution, cela donne un trait visible. Sur un appareil d’imagerie professionnel, beaucoup plus fin, cela donne un trait tellement mince qu’il devient aléatoire. Les documentations techniques du domaine sont unanimes là-dessus : il ne faut jamais laisser un contour sur ce réglage, il faut toujours saisir une valeur explicite.

Ce qui se passe ensuite sur presse se résume à trois issues possibles, et une seule est bonne. Le trait sort correctement. Le trait sort en pointillé, coupé par endroits. Ou le trait est présent sur certaines feuilles du tirage et absent sur d’autres. Ce troisième cas est le pire, parce qu’il ne se détecte pas sur un seul exemplaire.

Le seuil existe, mais il n’est pas unique

La question que tout le monde pose est celle du chiffre. Il y en a plusieurs, et c’est précisément là que se joue la différence entre une maquette qui fonctionne et une maquette qui fonctionne seulement sur un procédé.

Les références de prépresse convergent sur un plancher général : ne jamais descendre sous deux dixièmes de point, et se donner une valeur explicite d’au moins un quart de point comme réflexe. Mais le seuil réel dépend du procédé employé. L’offset est le plus tolérant et tient des traits plus fins que les autres. L’impression numérique demande davantage. La flexographie, employée sur les emballages et les étiquettes, demande le double. La sérigraphie, employée sur les vêtements, les objets et certains panneaux, demande beaucoup plus encore, de l’ordre du point complet. Le marquage à chaud se situe entre les deux.

La conséquence pratique est celle que personne n’anticipe. Un logo dessiné avec un contour fin peut très bien sortir parfaitement sur des cartes d’affaires imprimées en offset, puis se casser en morceaux sur les chandails brodés ou sérigraphiés de la même entreprise, sans que rien n’ait changé dans le fichier. Ce n’est pas une erreur du fournisseur, c’est une propriété du procédé. C’est aussi une des raisons pour lesquelles un logo doit exister en version vectorielle modifiable, et non seulement en image figée : on ne peut pas épaissir un trait qui n’existe qu’en pixels.

Le texte en réserve n’a pas la même épaisseur que le texte positif

Voici le point que la plupart des maquettes ratent, et il est contre-intuitif.

Quand vous imprimez du noir sur du blanc, l’encre s’étale très légèrement en pénétrant dans le papier, et le trait grossit un peu. Ce n’est presque jamais un problème, cela rend même le trait plus solide. Quand vous inversez, c’est-à-dire quand vous posez du texte blanc dans un aplat de couleur, la même migration d’encre se produit, mais elle se produit vers l’intérieur de la lettre. L’encre pousse de tous les côtés à la fois et referme les espaces.

Le résultat est que les mêmes formes, en réserve, ont besoin d’être nettement plus épaisses. Les tableaux de seuils des références de prépresse le montrent sans ambiguïté : pour un même procédé, une ligne en réserve exige à peu près le double de l’épaisseur d’une ligne positive. Le passage d’un quart de point à un demi-point en numérique, ou d’un point à deux points en sérigraphie, n’est pas une marge de sécurité prudente, c’est le seuil de fonctionnement.

Pour le texte, le mécanisme est le même mais les victimes sont différentes. Ce ne sont pas les jambages qui disparaissent, ce sont les contre-formes, c’est-à-dire les trous à l’intérieur des lettres. Le petit oeil d’un « e », la boucle d’un « a », l’espace entre les deux jambages d’un « n » serré. Les références notent qu’en dessous d’un corps de sept points, un texte en réserve composé dans une graisse légère se referme sur certains procédés quelle que soit l’épaisseur théorique du tracé.

Un texte blanc dans un bandeau foncé doit donc être composé plus gros et plus gras que le même texte en noir. Beaucoup de maquettes font exactement l’inverse, parce qu’un texte blanc paraît toujours plus lourd à l’écran.

Le petit texte composé en plusieurs couleurs

Troisième mécanisme, indépendant des deux premiers, et il concerne surtout les mentions de bas de page.

Une presse dépose les encres l’une après l’autre. L’alignement entre les passages est excellent, mais il n’est pas parfait, et il ne peut pas l’être. Sur un aplat, un écart d’un cheveu ne se remarque pas. Sur une lettre de six points dont le tracé est composé de trois encres superposées, le même écart produit une frange colorée sur un côté de chaque jambage, et le texte devient sale plutôt que net.

La règle de prépresse est simple et elle vaut la peine d’être appliquée sans discuter : sous huit points environ, on ne compose pas un texte avec plusieurs encres de quadrichromie. On le compose en une seule encre, le plus souvent le noir seul. La même règle vaut pour les traits fins, qui ne devraient pas non plus être construits à partir de plusieurs couleurs sous un demi-point.

C’est la raison pour laquelle une mention légale ou un numéro de série apparaissent presque toujours en noir pur dans un imprimé bien préparé, même quand la charte de la marque prévoit une couleur d’accompagnement pour ce niveau d’information.

Les polices à déliés, et l’endroit exact où elles cassent

Une typographie n’a pas une épaisseur, elle en a deux. Les pleins et les déliés. Dans les caractères à fort contraste, ceux qui donnent un air élégant et éditorial, le délié peut être quatre ou cinq fois plus fin que le plein.

Vous ne composez donc jamais votre texte à l’épaisseur que vous croyez. Vous le composez à l’épaisseur de son trait le plus fin, et c’est celui-là qui décide si le texte tiendra. Un caractère à fort contraste réduit à sept points sur un papier absorbant perd ses déliés, et il ne reste que les pleins, ce qui donne un texte qui semble tramé de trous.

Il n’y a pas de correction possible au moment du tirage. La décision se prend au choix de la police, et elle fait partie des arbitrages que devrait couvrir la typographie de marque d’une entreprise : quelle famille pour les titres, quelle famille pour les petits corps, et à partir de quelle taille on change.

Le papier déplace tous les seuils

Dernier facteur, et il n’est pas mineur. Les seuils dont il est question ici supposent un papier de qualité et une surface régulière.

Un papier non couché est fait de fibres apparentes qui boivent l’encre et la diffusent latéralement. Un papier couché retient l’encre en surface et rend le trait beaucoup plus net. Entre les deux, l’écart de rendu sur un trait de deux dixièmes de point est spectaculaire : ce qui passe sur l’un se ferme sur l’autre. Le choix du support n’est donc pas seulement une question de toucher et de perception, sujet traité dans l’article sur le grammage et le type de papier, c’est aussi une décision qui déplace le seuil de finesse de toute votre maquette.

D’où une règle de méthode : choisir le papier avant de figer les épaisseurs, et non l’inverse.

Comment vérifier avant d’envoyer

Trois gestes, et ils prennent quelques minutes.

Sélectionner tous les objets de la maquette et vérifier qu’aucun contour n’est resté sur le réglage de filet maigre, puis remplacer chaque valeur trop faible par une valeur explicite. Passer en revue tout ce qui est en réserve, texte blanc et traits blancs, et se demander pour chaque élément s’il tiendrait à la moitié de son épaisseur actuelle. Vérifier que rien sous huit points n’est composé avec plus d’une encre.

Ensuite, demander une épreuve réelle sur le papier retenu, pas une impression laser sur du papier de bureau. C’est exactement le rôle du bon à tirer, et c’est le seul moment où ces défauts deviennent visibles avant qu’ils soient multipliés par le tirage.

Questions fréquentes

Mon logo comporte un contour très fin. Faut-il le refaire?

Pas forcément le logo, mais il faut en produire une déclinaison. La pratique courante est de garder le dessin d’origine pour les grands formats et l’écran, et de préparer une version dont les traits sont épaissis et les espaces ouverts pour les petites tailles et pour les procédés exigeants.

Pourquoi mon texte blanc sur fond noir est-il bouché alors qu’il était parfait à l’écran?

Parce que l’encre s’étale légèrement de tous les côtés en pénétrant le papier, et qu’elle referme les espaces intérieurs des lettres. Un texte en réserve doit être composé plus gros, plus gras, et avec plus d’interlettrage que le même texte en positif.

Est-ce que l’impression numérique règle le problème?

Elle le déplace. Le numérique n’a pas de plaques ni de repérage mécanique entre les passages, donc le problème du petit texte en plusieurs couleurs est atténué. En revanche, son seuil de finesse de trait est plus élevé que celui de l’offset, donc un filet très fin y passe moins bien.

Comment savoir quel seuil s’applique à mon projet?

En le demandant au fournisseur qui va l’imprimer, avant de figer la maquette, et en lui précisant le papier envisagé. Un atelier connaît les limites de ses propres presses et de ses propres supports, et cette question de deux minutes évite une réimpression.

Et pour un objet promotionnel ou un vêtement?

Ce sont les cas les plus exigeants. Sérigraphie et broderie demandent des traits nettement plus épais que le papier, et une broderie ferme en plus les espaces à cause de l’épaisseur du fil. Un logo qui tient sur une carte d’affaires n’est pas une preuve qu’il tiendra sur un chandail.